Le clown de théâtre, son histoire

Si le clown est né au cirque, comment ce personnage aux multiples facettes est-il arrivé au théâtre ?

Étymologiquement, le mot « clown » signifie rustaud en anglais. La figure du clown apparaît dès le théâtre élisabéthain au XVIème siècle, où il est un personnage gaffeur et ridicule, mais doué en même temps de bon sens. Puis, le clown est remplacé par le bouffon et rejoint les foires. Puis, on le retrouve quand naît le cirque moderne, au XVIIIème siècle.

 Le cirque moderne apparaît dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Descendants des mimes gréco-latins, de jongleurs médiévaux et de compagnies de Commedia dell’Arte, les premiers cirques se constituent autour des compagnies d’acrobates et funambules, qui s’exhibent à ciel ouvert sur la place publique dans les foires.

En 1767 le premier cirque équestre apparaît à Paris, créé par l’anglais Bates. Quelques années après, un autre anglais, Philip Astley, véritable père du cirque équestre, développe à Londres la forme de spectacle éclectique qu’on connaît encore aujourd’hui : mélange de voltige à cheval, danse, acrobatie, funambules et sauteurs.

Les premiers clowns au cirque étaient des écuyers comiques qui parodiaient les voltiges réalisées par les vrais écuyers. Selon certains auteurs la naissance du clown est liée à l’accident : un acrobate qui se casse la figure pour de vrai et le public rit. L’imprésario reprend la situation et crée un numéro de la voltige ratée. Ou le palefrenier qui rentre pour attraper un cheval emballé et se produit sans le vouloir dans des voltiges formidables. Ou bien les ouvriers, qui dans le ménage de la piste entre un numéro et l’autre, créent une multitude d’accidents drôles.

 Les annales ont retenu les noms de Grimaldi en Angleterre, d’Auriol en France ; ce dernier nous a laissé des Mémoires où il revendique le titre de « plus grand grotesque d’Europe ». Farceur, mime, saltimbanque, acrobate d’origine italienne, il créa un personnage comique dont le costume rouge et blanc et le maquillage laissèrent ses traces dans les deux siècles suivants.

 Duos comiques

Le clown s’adjoignit très vite un partenaire : l’« auguste », qui reprend les traditions scéniques du théâtre de Shakespeare, Christopher Marlowe, Ben Jonson. Son costume est misérable, son maquillage grotesque ; c’est lui qui reçoit les gifles et les coups de batte (cette batte que le clown a empruntée à Arlequin).

Plus tard, le duo comique fut complété par Monsieur Loyal. Toujours en habit, Monsieur Loyal incarne la direction du cirque et, en posant des questions sérieuses, provoque les répliques hilarantes.

Le couple Clown Blanc-Auguste se structure dans un duo comique qui va beaucoup influencer le monde du spectacle contemporain. Ce duo représente l’opposition perpétuelle entre l’autorité et la rébellion, l’ordre et le chaos, l’adulte et l’enfance, le maître et le serviteur, l’intelligence et la bêtise, la tête et le corps.

 À la fin du XIXe s., les clowns parleurs surpassent les clowns écuyers ou acrobates, et l’on voit apparaître des duos comiques dont le premier, parfaitement au point, est celui de Foottit et Chocolat. La tradition fut entretenue par Antonet et Béby, Pipo et Rhum, Dario et Bario, Alex et Porto, etc.

À partir des années 1880, les clowns italiens prennent la suprématie sur les clowns anglais et marquent cette transformation du clown acrobate en clown comédien. On rentre dans l’âge d’or du cirque et l’art clownesque touche son apogée.

 Clowns musicaux

Vers 1922, les frères Fratellini deviennent célèbres avec leur numéro de clowns musicaux. Paul, Albert et François étaient aussi admirables musiciens qu’excellents danseurs et acrobates. Une entrée des Fratellini comprenait, parfois, une douzaine de comparses ; ces acteurs de complément sont appelés « pitres » et « contrepitres ».

Les diverses troupes de clowns musicaux utilisent non seulement les instruments classiques comme le violon, l’ocarina, la clarinette, le saxophone, mais ils jouent aussi de l’accordéon et du concertina (petit accordéon hexagonal). Parfois, ils masquent les instruments dans des accessoires inattendus, tels que gants, chapeaux, bêtes empaillées, etc.

Le cirque commence son déclin à partir des années cinquante. D’autres formes de spectacle se développent et le public est de moins en moins attiré par le chapiteau. Relégué progressivement à un spectacle marginal, pour un public marginal, comme par exemple les enfants, le cirque résiste comme témoin d’une époque finie, simulacre d’un art en voie de disparition. Et les clowns suivent ce chemin de décadence et d’abandon.

Sorti de la piste du cirque, le clown suit deux voies différentes d’évolution : la rue et la scène. À partir des années soixante une multitude d’artistes de rue, par différentes vagues, traversent les rues d’Europe et d’Amérique du Nord sur les traces des anciens saltimbanques. Souvent ils mélangent différents arts : jonglage, acrobatie, pantomime, musique. Le maquillage et le costume d’auguste laissent des traces partout, ainsi que le visage blanc de Pierrot, rendu célèbre par son évolution plus moderne, Marcel Marceau.

Sur l’autre voie, certains grands clowns, comme Dimitri ou les frères Colombaioni, se produisent indifféremment au cirque et au théâtre, et d’autres artistes transforment le clown en être de scène et nourrissent avec l’état clownesque leur travail de comédiens. Jango Edwards, Boleslav Polivka, Pierre Byland, Yves Lebreton, sont des exemples dans cette direction

C’est dans ce phénomène de transformation du clown que s’inscrit le travail de Jacques Lecoq. On est dans les années soixante, le cirque et en train de mourir, le clown abandonne la piste et il se cherche ailleurs : dans son école à Paris, Jacques Lecoq a l’intuition d’aller à la redécouverte du clown. En croisant son expérience de la Commedia dell’Arte et ses types masqués, avec ce qui reste du clown de cirque, il ouvre un nouveau chapitre dans l’histoire du clown. Le suisse Pierre Byland, élève puis enseignant de l’Ecole Lecoq, introduit le nez rouge, qui, véritable masque, révèle l’état clownesque.

Le nez rouge simplifie l’Auguste à son essence : nez rouge devient synonyme d’auguste, et auguste synonyme de clown. Le clown devient état de jeu, étape pédagogique dans la formation du comédien, révélateur de la présence comique de chacun.

Le clown perd son maquillage et son costume extrêmes et se simplifie, en devenant un état comique de base, un état d’être plutôt que de faire, qui constitue la base de toutes les évolutions successives de la recherche du comique. Le travail de Lecoq devient une référence pour tous ceux qui s’intéressent au clown.

Il faut distinguer les clowns des « excentriques ». Ceux-ci se montrent plutôt sur la scène du music-hall. Citons, parmi eux, Little Tich, Baggessen, Grock, Margaritis et, à ses débuts, Charlie Chaplin.

Clown blanc et Auguste

L’auguste et le clown forment un couple emblématique du cirque. Les deux sont indissociables : sans l’auguste, il n’y aurait pas eu de véritable clown blanc.

L’origine de l’auguste est sujet à des débats sans fin. Le premier auguste aurait été un écuyer anglais, répondant au nom de Tom Belling travaillant au cirque Renz à Berlin en 1869. Le terme « auguste » dériverait d’ailleurs d’une expression berlinoise utilisée pour désigner un idiot.

Les versions de ce qui s’est réellement passé sont très nombreuses. Ce dont on est sûr, c’est que l’auguste est né par hasard, à la suite d’un incident provoqué par Tom Belling (une chute à cheval pendant un numéro, une course poursuite sur scène avec un M. Loyal rouge de colère) et que cet incident était la conséquence directe d’une consommation d’alcool peu raisonnable. D’où deux caractéristiques de l’auguste : c’est un pochtron notoire avec un joli nez rouge, pour le petit côté aviné, doublé d’un grand maladroit devant l’éternel.

Face au succès que rencontre le personnage, il devient récurrent dans les spectacles et, comme le monde des clowns est très efficace quand il s’agit d’imiter ce qui marche sous les autres chapiteaux, l’auguste devient rapidement une des grandes figures du cirque.

Un tel camarade est une véritable aubaine pour le clown qui l’engage afin de se décharger de tout le grotesque de son personnage. Il quitte son masque bariolé de clown acrobate et se transforme en clown blanc, plus pragmatique, plus autoritaire, plus méchant. L’auguste devient son souffre douleur, un personnage naïf, innocent, rêveur, qui récupère le maquillage coloré du clown blanc et porte des vêtements de plus en plus dépareillés, à mesure que le costume du clown blanc se pare de paillettes.

Le duo s’impose à la fin du XIXe siècle, début de l’âge d’or du cirque. Il est basé sur l’idée du rapport dominant/dominé, certains y verront d’ailleurs des relations bourgeois/ouvrier. C’est le clown blanc qui détient le pouvoir et se joue de la naïveté de l’auguste, cette situation se retrouvant à la fois sur et en dehors de la piste. C’est lui qui est le premier sur l’affiche, qui négocie les contrats, engage l’auguste et fixe son salaire. C’est encore lui qui décide du déroulement du numéro et du nombre de coups de pieds que l’auguste recevra.

Footit et Chocolat, un des duos les plus connus à l’époque, était la parfaite illustration de ce fonctionnement : leur duo était basé sur les relations esclave/maître, Chocolat était noir comme son nom l’indique. Footit le considérait comme un serviteur et se comportait avec lui comme tel.

L’auguste aura sa revanche par la suite, devenant la véritable vedette des spectacles de cirque au dépend du clown blanc. Aujourd’hui, il est devenu une icône que l’on retrouve partout, même dans les publicités McDo, souvent avec les traits et le maquillage d’un auguste américain Lou Jacobs, qui est parvenu à imposer une sorte de version hollywoodienne un peu aseptisée du clown. Rançon de la gloire oblige…

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s